Muscade vous explique une journée de travail de chien-guide

 

 

Mardi, mon maître, enfin le papa de ma famille d’accueil, avait besoin de se rendre à la Capitale. Il lui a pris la bonne idée de m’emmener. Où me direz-vous ? Chez l’ophtalmologiste. Un comble pour un futur chien-guide d’aveugle ! Moi chez le ziutiste, c’est un gag ? Enfin, comme je suis une bonne chienne, je me suis prêtée de bonne grâce à ses desiderata.

 

Nous sommes partis, en ce beau début d’après-midi d’avril, en voiture jusqu’à la gare de Fontaine-le-port. Oui, je sais, nous aurions pu y aller à pattes, mais la route est si peu sécurisée et les voitures roulent tellement vite – c’est pourtant limité à 50 km/h - qu’il ne valait mieux pas prendre de risque. Et le travail a commencé. Arrêt avant les escaliers pour passer sous les voies de chemin de fer, assise pour attendre le train… Heureusement, aujourd’hui mon maître n’avait pas oublié les récompenses. Pourquoi des récompenses ? Je vais vous le dire ! C’est parce que je suis éduquée en méthode positive. Chaque bonne action est récompensée. Ainsi, je comprends très vite que si je fais ce que l’on me demande, on me récompense. Sinon, nada ! Finis les colliers étrangleurs, à clous et j’en passe. Ouf, finalement, je suis bien tombée au CIE. Mais revenons à mon voyage, je m’égare, je m’égare (en attendant le train, normal non ?).

 

Ce que mon maître appelle généreusement le « tortillard » est arrivé dans un grand fracas de ferraille et de crissement de freins. Même pas peur ! Par contre, c’est mon maître qui s’est énervé quand il n’a pas pu ouvrir la porte qui était coincée. Obligés de changer de wagon. Et s’il était parti sans nous ? Dites, messieurs de la Se Ne Ce Fe, ne serait-il pas temps de renouveler un peu le matos ?   

 

Bon, sous le siège je suis installée. C’est juste crade ! Là encore, je pourrais en dire beaucoup sur les humains. Melun (sud). Changement. « Tous les voyageurs descendent de voiture, ce train est à destination du garage ». Il en a de la chance lui, moi mon périple ne fait que commencer. « Le direct pour Paris entre en gare, éloignez vous de la bordure du quai ». Je quitte la foule bigarrée, lascive, passive, walkmanée et enfumée du quai pour grimper dans le train. Je trouve un siège vide. Ben oui, c’est mon job. Je me couche dessous et me repose un peu. Il est plus cool ce train là. Moins bruyant, plus spacieux. Je vois bien que la dame assise en face de moi me regarde du coin de l’œil, un sourire aux lèvres. Je sens bien qu’elle aime les animaux, mais elle a vu mon brassard d’élève chien-guide, alors elle ne me perturbe pas. Une assez jolie femme, doit penser mon maître, mais surtout, ne le répétez pas ! Par contre, c’est fou comme les humains doivent avoir mal aux jambes, tant il y en a qui ont les pieds sur les sièges. Que devrais-je dire, moi qui n’ai que des coussinets. Paris enfin. A la descente, je suis attentive car la marche est très haute et mon maître manque de se casser la figure. Heureusement, je suis restée dans le train et j’attends l’ordre de descendre. Tout va bien. Du monde, des couloirs, des escaliers, des ordres, des récompenses. Le hall du métro. « Cherche le guichet ! » Je m’exécute. « Le tourniquet !». Je trouve. Récompense. Direction la ligne 1. Vous savez, ces métros automatiques qui font un bruit d’enfer lorsque deux rames se croisent et qui me faisaient peur, avant. Eh bien plus maintenant. Correspondance à Châtelet – moi qui ne connaissais que le Châtelet-en-Brie – du monde, du monde, du monde. Un orchestre symphonique entame un morceau de musique classique. C’est beau, les violons, violoncelles, saxos. Ca fait beaucoup de bruit et mon maître décide de s’arrêter pour m’habituer. Las ! Il est trop sensible aux sons du violon et préfère repartir. J’aimais bien moi pourtant. Ligne 4. Nouveau métro, je désigne un strapontin vide à mon accompagnateur. Il faut qu’il se dépêche car quelqu’un voulait le lui piquer. Strapontin donc, près de la porte de sortie. Allez savoir pourquoi, à Saint-Michel, peut-être une envie d’aller boire à la fontaine, j’ai essayé de descendre alors que les portes se refermaient. Le coup de rappel en arrière m’a ramenée à la raison. J’ai fait peur à mon maître, je ne recommencerai pas. Pas de récompense… Je retourne sagement sous le siège et n’en décolle pas avant qu’il me dise « en avant ».

 

Je vous passe la visite chez le toubib, deux minutes chrono pour vérifier quelque chose et dehors. Je crois que mon maître a sorti une carte de crédit, chère de l’heure tout de même la consultation. Nous revoici dehors. Tiens, je me ferais bien un de ces beaux volatiles que vous appelez pigeon, mais un « non, tu laisses » m’a sortie de mon rêve.

 

« Muscade, si on prenait le bus pour aller rejoindre Jeanne au travail ? » Ben voilà, il n’en a jamais assez ! Le conducteur de bus me salue avec respect et m’accueille sans sciller. C’est moi le chien guide, non ? En descendant, mon maître est assoiffé. Ca tombe bien, moi aussi. Un bar, une jeune et jolie serveuse (encore !), une bière et une gamelle d’eau fraîche. Que demande le peuple ?

 

Après de longues minutes d’attente, ma maîtresse arrive. Quelle joie, je lui fais la fête, pourtant je n’ai pas beaucoup de place sous cette table bistro, du haut de mes trente kilos. Elle a soif aussi, qu’à cela ne tienne : une bière s’il vous plaît !

 

 Puis, tout le monde étant las, le chemin du retour. Encore un bus, avec cette fois des garçonnets qui rient quand je leur fais des bisous avec ma langue. Leurs petites jambes ne m’atteignent heureusement pas depuis leur siège. Leur maman est debout dans le couloir et se fait expliquer le rôle des familles d’accueil. Elle est sympa. Gare de Lyon. Dans trois quart d’heure je serai à la maison. Mes maîtres sont très fiers de mon attitude et de tout ce que ma appris Sandrine, mon éducatrice. Puisque tout le monde est heureux, je suis heureuse.

 

Je vais bien dormir ce soir, du sommeil du juste, et je vais pouvoir rêver de ma vie future, auprès d’une personne malvoyante que j’accompagnerai, en toute sécurité, là où elle aura besoin d’aller.

 

La belle vie de chien quoi !!!

 

Muscade, le 4 avril 2017